Vagabondes, voleuses, vicieuses | Véronique Blanchard

Si aujourd’hui  les femmes travaillent, peuvent vivre seules et gèrent leur sexualité comme bon leur semble (en France du moins), on a tendance à oublier que ça n’a pas toujours été le cas, et ce dans un passé pas si lointain. C’est ce que vient nous rappeler opportunément Véronique Blanchard dans Vagabondes, voleuses, vicieuses.

Ancienne éducatrice à la Protection judiciaire de la jeunesse, l’historienne a consacré sa thèse aux jeunes filles de l’après-guerre placées sous main de justice dans le département de la Seine (le plus important de France à l’époque). Ce ne sont pas moins de 460 dossiers que Véronique Blanchard a passés à la loupe pour nous livrer un portrait passionnant de ces « mauvaises filles ». Les « mauvaises filles », ce sont surtout des adolescentes ou des jeunes femmes qui ont fait le choix de s’affranchir des normes sociales, de prendre leur indépendance pour vivre leur vie comme bon leur semble.

Parce qu’elles tranchent avec l’image traditionnelle de la jeune fille, aspirante ménagère parfaite, la justice s’estime légitime de prendre en main leurs vies afin de les remettre dans le droit chemin. Elles s’appellent Soazik, Michèle, Nadia. Elles ont volé, fugué ou, pire, eu des relations sexuelles. La plupart viennent du milieu ouvrier, vivent entassés dans des appartements exigus avec leur famille. Certaines sont maltraitées et en danger. Toutes ont décidé un jour de s’affranchir des normes.

Parmi les dossiers étudiés par Véronique Blanchard, un grand nombre a trait au délit de vagabondage. Des jeunes filles qui ont fuit le domicile familial se retrouvent devant le juge des enfants. Plusieurs issues sont possibles : une remise à parent ou, souvent, un placement en institution religieuse. Les jeunes filles sont alors passées à la loupe par des assistantes sociales, des psychiatres. Certaines y restent pendant des années. Parfois, la seule solution pour échapper au placement est le mariage, outil parmi d’autres à la disposition des juges pour remettre ces mauvaises filles dans le droit chemin.

Outre une mise en lumière des vies de ces jeunes femmes, Vagabondes, voleuses, vicieuses expose surtout une justice totalement genrée. Alors que la liberté, la libido et la violence des garçons sont jugées parfaitement légitimes, celles des jeunes filles sont considérées comme contre-nature. La violence des femmes est si inconcevable que les institutions ne peuvent l’envisager que sous le prisme de la maladie mentale. Les autorités sont souvent tentées d’expliquer le comportement des intéressées par la biologie, ains des fugueuses qui prendraient plus souvent la fuite à l’approche de leurs règles…

À travers les extraits de lettres et d’auditions compilés puis retranscris dans ce livre, on constate surtout que ces jeunes filles sont oppressées, brimées, en danger. La violence masculine est partout. Une femme qui veut prendre sa liberté dans le Paris de la libération est surtout une femme en danger. Certaines fugueuses, au hasard d’une rencontre, se retrouvent ainsi sur le trottoir. Ne nous méprenons pas, toutes ne sont pas des victimes, mais c’est bien de la vulnérabilité qui se dégage de tous ces portraits.

« Ainsi les déambulations et loisirs des jeunes Parisiennes, et surtout lorsque celles-ci sont issues de familles populaires, sont étroitement surveillés. Des comportements qui, du côté des garçons, sont à peine relevés, deviennent pour elles de graves périls, des tentations pouvant les conduire dans les bras de jeunes hommes entreprenants, voire, plus grave encore, d’étrangers ».

Vagabondes, voleuses, vicieuses, de Véronique Blanchard | Aux éditions François Bourin, 328 pages

Photo by Elijah O’Donnell on Unsplash

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