Sur les ossements des morts | Olga Tokarczuk

Voici une lecture qui est tombée à point nommé, en cette période de claustration forcée ! On voit en effet ça et quelques articles faisant état de la vitesse à laquelle la nature a repris ses droits après le confinement de son espèce la plus invasive (nous). Et c’est justement une réflexion sur les rapports entre les hommes et les animaux que nous propose Olga Tokarczuk, Prix Nobel de littérature 2018, dans Sur les ossements des morts.

Janina Doucheyko est ce qu’on appelle communément « une originale ». Ingénieure à la retraite, elle vit seule dans un hameau des Sudettes où ne résident que trois personnes à l’année. Elle est aussi passionnée par la nature – qu’elle respecte plus que tout – et l’astrologie. Une nuit, elle est réveillée par l’un de ses voisins. L’homme réclame son aide : le troisième habitant du hameau est mort, il se serait étouffé avec un os de biche. Un mois plus tard, c’est le corps du chef de la police locale que Janina elle-même retrouve dans un puits. Tout autour de la scène, une multitude de traces de sabots est retrouvée. Alors que les crimes se succèdent, Janina commence à échafauder une théorie : et si ces meurtres étaient l’oeuvre d’animaux, qui se vengent des êtres humains qui les ont maltraités ?

Nous voici donc embarqués dans un récit aux faux airs de polar. Car non, Sur les ossements des morts n’est pas un polar au sens strict du terme. Il y a bien des morts, quelques flics, une enquête, des mystères, mais ça s’arrête là. Les codes du genre ne sont pas repris. J’ai plutôt eu la sensation que tous ces cadavres n’étaient qu’un prétexte pour nous pousser à la réflexion.

Un personnage original et simple à la fois

Le fond de ce livre, c’est le rapport de l’être humain à la nature, et à la faune en particulier. Olga Tokarczuk met en scène toute une galerie de personnages – masculins – qui se pensent tout-puissants, qui chassent, braconnent, exploitent les animaux pour s’enrichir. Face à eux, il y a Janina, qui a bien conscience de n’être que peu de chose face à la grandeur de l’univers.

Janina, la narratrice donc, fait toute la force de Sur les ossements des morts. Son personnage, tout en originalité et en simplicité à la fois, est passionnant. Loin de tout intellectualiser, elle se base sur ses instincts (et sur le mouvement des planètes). Son analyse de l’espèce humaine est également très fine. Le récit est parsemé de réflexions que j’ai trouvées profondément pertinentes.

Un objet littéraire non identifié

Le côté polar fait qu’on évite les écueils du « nature writing », où l’on est souvent face à une personne isolée dans les bois qui n’a rien d’autre à faire que de penser et de se regarder le nombril. Janina, elle, est ouverte sur l’extérieur, même si c’est subit.

Ni polar, ni thriller, ni confession, Sur les ossements des morts est une espèce d’OLNI (objet littéraire non identifié) qu’on peine à refermer une fois qu’on l’a ouvert. Un récit aussi dur que sensible, où la nature est un personnage à part entière, et qui invite à se remettre en question.

« D’une certaine façon, les gens comme elle, ceux qui manient la plume, j’entends, peuvent être dangereux. On les suspecte tout de suite de mentir, de ne pas être eux-mêmes, de n’être qu’un oeil qui ne cesse d’observer, transformant en phrases tout ce qu’il voit ; tant et si bien qu’un écrivain dépouille la réalité de ce qu’elle contient de plus important : l’indicible. »

Sur les ossements des morts, d’Olga Tokarczuk, traduit par Margot Carlier | Libretto, 288 pages, 9,70 €.

Photo de Une : John RoyleUnsplash

  1. Bonjour Diane,

    Exactement ! Les deux principaux atouts de ce roman sont sa singulière héroïne, et ce mélange des genres assez improbable et pourtant complètement réussi. Si c’était ta 1ère lecture de cette autrice, je te recommande Dieu, le temps, les hommes et les anges (peut-être pas dans cet ordre, d’ailleurs…), qui a été un immense coup de cœur !

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