Que le diable m’emporte | Mary MacLane

Mary MacLane ne figure pas au Panthéon des autrices féministes, du moins pas encore. Les rééditions de son livre, Que le diable m’emporte, en 2013 par la maison d’édition américaine Melville House puis, en 2018, en France, par les éditions du sous-sol pourraient y contribuer.

Mary MacLane

“Si j’étais née homme, à l’heure qu’il est j’aurais déjà fait forte impression sur l’univers”, écrit-elle dans les premières pages de ce livre. Le ton est donné. Que le diable m’emporte retrace le quotidien d’une Mary MacLane alors âgée de 19 ans. Le récit prend la forme d’un journal tenu pendant trois mois au début de l’année 1901, “trois mois de Néant”, explique-t-elle. Nous ne sommes toutefois pas face à un journal intime classique. L’autrice elle-même préfère parler de “Portrait”. Le portrait d’une jeune femme qui vit — ou survit — à contre-courant de son époque, le récit de sa vie intérieure “décrite dans toute sa nudité”. Et elle est riche cette vie intérieure.

Alors qu’elle traîne son ennui et sa solitude dans la petite ville minière de Butte, dans le Montana, Mary MacLane aspire à autre chose. Autre chose que la vie bien rangée de femme vertueuse à laquelle elle est destinée. Bien au contraire, Mary MacLane s’oppose farouchement au mariage, “excuse minable, mesquine, dérisoire” pour justifier une vie commune. Elle aspire à l’amour et au bonheur. Scandaleuse par dessus tout, ce n’est pas à Dieu mais au Diable qu’elle les réclame.

Succès et scandale

À sa sortie, en 1902, le livre s’est vendu à 100 000 exemplaires en un mois, un succès à la hauteur du scandale qu’il a provoqué. Outre la place qu’y tient le diable, Mary MacLane s’y interroge sur le désir qu’elle ressent pour une amie et se demande pourquoi, en amour, il doit toujours être question d’un homme. Elle conspue la médiocrité ambiante et déplore le peu de voies qui s’offrent à la jeune femme qu’elle est.

Outre ses convictions et ses moeurs choquantes pour l’époque, ce récit interpelle par l’assurance qu’il dégage. L’autrice le proclame haut et fort tout au long du livre : elle est un génie. Une tendance qui pourra d’ailleurs agacer certains lecteurs. Pourtant, force est de constater qu’il y a de ça dans Mary MacLane. Celle-ci a en effet inventé l’autofiction avant l’heure. Que le diable m’emporte est un pionnier du confessionnalisme. Ce courant littéraire consiste à faire du vécu, du traumatisme et du blasphème un moteur de la création. C’est dans ce courant que s’inscrira d’ailleurs Sylvia Plath.

Il est urgent de découvrir ce livre qui frappe par son caractère actuel. Si la condition des femmes a heureusement évolué depuis, les réflexions très modernes de Mary MacLane font toujours écho à notre époque.

“Voilà que quelque chose hurle à l’intérieur de moi, mais j’ignore ce que c’est — et la raison de ce hurlement. Ça grogne et ça gémit. Il n’y a aucune satisfaction à être une folle — absolument aucune”.

Que le diable m’emporte, de Mary MacLane, traduit par Hélène Frappat | Éditions du sous-sol, 190 pages.

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