Le genre du capital | Céline Bessière, Sibylle Gollac

On commence à bien connaître les incidences du système patriarcal et du couple hétérosexuel sur le travail domestique des femmes et leur charge mentale. Moins documentées sont leurs conséquences sur leurs finances et leur patrimoine. C’est justement ce sujet que Céline Bessière et Sibylle Gollac abordent dans Le genre du capital.

Cet ouvrage est le fruit d’années de recherche, pendant lesquelles les deux sociologues ont suivi des familles françaises de tous horizons. Car en la matière, les données statistiques sont lacunaires. De cette étude, elles tirent une conclusion : les inégalités de richesse entre les hommes et les femmes ne se résorbent pas. Bien au contraire, elles augmentent, et ce malgré les avancées obtenues par les féministes. La différence de patrimoine est ainsi passée de 9 % en 1998 à 16 % en 2015 (en faveur des hommes, évidemment).

L’une des données du problème est bien connue : les femmes gagnent moins que les hommes, d’une part parce qu’elles occupent souvent des emplois moins bien rémunérés (les fameux métiers du « care »), et d’autre part à cause de ce fameux plafond de verre qui fait qu’au bout d’un moment, les femmes et leur rémunération n’évoluent plus. Un autre élément commence aussi à être connu : le travail gratuit des femmes (qui représente quand même un tiers du PIB de la France), permet aux hommes de développer leur patrimoine. En clair : pendant que les femmes travaillent gratuitement à la maison,  les hommes accumulent des richesses.

La famille traditionnelle favorise les fils

Dans Le genre du capital, Céline Bessière et Sibylle Gollac s’attardent sur deux événements qui illustrent à la perfection ces inégalités patrimoniales : la succession et la séparation. Si la loi salique n’a plus cours en France, la famille traditionnelle continue de favoriser les fils. Les autrices démontrent ainsi, chiffres à l’appui, qu’ils reçoivent plus souvent des donations.

Ils héritent aussi en priorité du patrimoine familial, notamment les fils aînés. C’est eux qui reçoivent le capital professionnel (les entreprises familiales, les actions ou obligations) et des biens immobiliers. Les femmes, elles, vont recevoir des compensations en argent qui ne sont pas égales à ce que touche leur frère. Et les notaires contribuent à ces inégalités, alors même que la loi prévoit expressément que chaque enfant doit toucher une part équivalente de l’héritage. Les exemples de familles de viticulteurs de la région de Cognac est à ce titre assez édifiant : les fils récupèrent le domaine, et ce même si les filles de la famille sont plus qualifiées pour le faire perdurer.

La séparation, un moment clé

La séparation est également un moment clé, qui fait souvent basculer les femmes dans la précarité et leurs enfants avec elles. Les femmes ne gardent pas le domicile conjugal, en grande partie parce qu’elles n’en ont pas les moyens. On apprend également que les pensions alimentaires et prestations compensatoires ne sont pas fixées en fonction des besoins des femmes mais plutôt en fonction des possibilités des hommes, afin de ne surtout pas les appauvrir, eux. Et dans ce cas, le concours des professions juridiques est déterminant. J’ai été particulièrement frappée par le sexisme dont font preuve certains juges aux affaires familiales (qui sont en majorité des femmes), entre mépris de classe et mépris des femmes au foyer.

Vous l’aurez compris, Le genre du capital est un ouvrage passionnant. C’est un nouvel éclairage sur nos sociétés patriarcales que proposent ici Céline Bessière et Sibylle Gollac, un éclairage révoltant, certes, mais ô combien nécessaire. Si le sujet vous intéresse, je vous conseille également cet épisode du podcast Les couilles sur la table, dans lequel Victoire Tuaillon reçoit les deux autrices.

« La figure de la veuve – qui est à la fois une femme, une pièce rapportée et une personne âgée – constitue donc l’exact opposé du « bon héritier » masculin, jeune et compétent, apte à faire fructifier le patrimoine et à le maintenir au sein de la lignée ».

Le genre du Capital, de Céline Bessière et Sibylle Gollac | La découverte, 319 pages, 21 €

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