Le capitalisme patriarcal | Silvia Federici

Silvia Federici est l’une des figures de proue de la deuxième vague du féminisme. Dans les années 1970, cette universitaire américaine a cofondé le mouvement Wages for Housework en faveur de la rémunération du travail domestique. Son ouvrage Caliban et la sorcière, qui a largement inspiré Mona Chollet pour son Sorcières, proposait déjà une analyse du passage du féodalisme au capitalisme sous le prisme du genre. Avec Le capitalisme patriarcal, elle pousse un peu plus loin sa réflexion.

Cet essai réunit une série de textes traduis pour la première fois en français. Si elle s’inscrit dans le mouvement marxiste, l’autrice étudie ici l’angle mort de la pensée de Marx : le travail domestique des femmes. Par travail domestique, il faut ici entendre le ménage, la reproduction et le sexe. Marx dénonçait les conditions de travail des femmes en usine, mais ces tâches non-salariées accomplies ne l’intéressaient guère (en dehors de deux notes de bas de page expéditives dans le tome 1 du Capital). Or, pour Silvia Federici et ses consoeurs, parmi lesquelles Nancy Fraser, ces tâches constituent bien un travail de production.

J’ai particulièrement trouvé intéressant le texte intitulé « L’invention de la ménagère ». On y apprend notamment que le travail domestique réservé aux femmes n’a rien de naturel. La création de la « ménagère à temps plein » date de la fin du XIXè et du début du XXè siècles. Les gouvernements, inquiets de voir les ouvrières gagner leur vie et renoncer au mariage, les ont chassées des usines.

Naissance du patriarche

Le désintérêt des femmes pour la maternité représentait effectivement un gros risque pour le capital. À l’époque, la mortalité infantile était énorme et l’espérance de vie basse. Il fallait donc renvoyer les femmes à la maison pour qu’elles produisent plein de petits prolétaires travailleurs. Parallèlement, les salaires des hommes ont été largement augmentés. C’est comme ça qu’est née l’image de l’homme qui subvient au besoin de sa famille, le fameux patriarche, et de la femme qui reste à la maison.

Si les femmes ont réinvesti le monde du travail, cet essai est d’actualité à l’heure où l’on parle de charge mentale et de care. Pour l’autrice, le salariat n’est en rien salvateur pour la femme. Celle-ci va en effet cumuler une double journée de travail. Les plus fortunées vont quant à elles rejeter le travail domestique sur d’autres femmes, souvent immigrées et précaires.

Vous l’aurez compris, ce livre est passionnant. Précisons qu’il n’est pas forcément accessible à tous et la lecture pourra s’avérer fastidieuse pour celles et ceux qui sont peu familiers avec l’économie.

Ainsi, en 1867, une Commission sur l’emploi des enfants se lamentaient que, « étant employées de huit heures du matin à cinq heures du soir, elles [les femmes mariées] rentrent au foyer fatiguées et lasses et refusent de faire le moindre effort supplémentaire pour rendre la maison confortable », si bien que « lorsque le mari rentre, il trouve tout inconfortable, la maison sale, aucun repas préparé, les enfants pénibles et chamailleurs, l’épouse négligée et irritée et son foyer si désagréable que, bien souvent, il se rend au pub et devient un ivrogne.

Le capitalisme patriarcal, de Silvia Federici, traduit par Etienne Dobenesque | La fabrique éditions, 192 pages.

Photo de Mike Dorner via Unsplash.

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