L’art de la joie | Goliarda Sapienza

L’art de la joie s’inscrit, au même titre que l’excellent La conjuration des imbéciles de John Kennedy Tool, dans la lignée des romans refusés par les éditeurs du vivant de leur auteur mais vénérés après leur mort. Écrit par l’autrice italienne Goliarda Sapienza entre 1967 et 1976, ce roman n’est paru en Italie en 1998 (soit deux ans après sa mort) puis en France en 2005 avant d’être réédité en 2015 par les éditions Le tripode.

Mais comment un roman considéré aujourd’hui comme un chef d’oeuvre de la littérature italienne a-t-il pu être boudé pendant si longtemps ? L’explication tient sûrement à la personnalité de son autrice, anarchiste, féministe, bisexuelle et insoumise (à l’époque où ce terme n’était pas encore galvaudé). Tous les ingrédients, donc, pour bâtir une réputation hautement sulfureuse dans une Italie très catholique et puritaine. Le personnage principal de L’art de la joie, Modesta, ou Moddy, ressemble trait pour trait à celle qui l’a inventée. Dotée d’un esprit libre et d’une violente soif de vivre, Modesta fait tâche dans la Sicile du XXè siècle qui sert de cadre au roman. Celui-ci s’ouvre sur trois scènes successives particulièrement marquantes, sur fond d’inceste et de matricide, qui conduisent la toute jeune Modesta à trouver refuge dans un couvent, entourée de femmes chastes et ignorantes.

L’art de la joie, un roman profondément féministe

Chaste, Modesta ne l’est pas, ignorante non plus. Et c’est la découverte des livres, alors qu’elle est adoptée par une famille bourgeoise sicilienne, qui va l’éveiller à la politique et au communisme. Outre une formidable envie d’apprendre, Modesta a soif d’aimer et d’être aimée. Adolescente, elle découvre l’amour avec une jeune fille de son âge, avant d’être initiée sexuellement par un homme bien plus âgé qu’elle. 

Ce qui est fascinant avec ce livre, c’est qu’on peine parfois à réaliser qu’il a été écrit dans les années 1970. Les sujets abordés sont très actuels et font de L’art de la joie un roman profondément féministe. Les positions de l’autrice sur la place des femmes dans la société, la maternité ou le plaisir féminin pourront d’ailleurs outrer les lecteurs les plus conservateurs. Sous couvert de fresque familiale et historique, c’est aussi une ode à la liberté que nous propose Goliarda Sapienza, un roman dense et passionnant qui mérite largement sa qualification de chef d’oeuvre.

« On tombe amoureux parce qu’avec le temps, on se lasse de soi-même et on veut entrer dans un autre pour le connaître, le faire sien, comme un livre, un paysage. Et puis quand on l’a absorbé, qu’on s’est nourri de lui jusqu’à ce qu’il soit devenu une part de nous-même, on recommence à s’ennuyer. Tu lirais toujours le même livre, toi ? »

L’art de la joie, de Goliarda Sapienza, traduit de l’italien par Nathalie Castagné | Le Tripode, 800 pages.

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