La petite femelle | Philippe Jaenada

J’ai rarement été aussi énervée par un livre que par La petite femelle de Philippe Jaenada, non à cause de sa qualité (car il est excellent) mais à cause de l’histoire qu’il relate.  Nous sommes en mars 1951, Pauline Dubuisson, 24 ans, tue de trois balles celui qu’elle aime éperdument, le garçon vient de lui annoncer que leur histoire est terminée.

Deux ans plus tard, Pauline est jugée lors d’un procès qui restera certainement l’un des plus honteux de l’histoire de la justice française. La police a bâclé l’enquête, les magistrats se sont déjà fait leur opinion. La population aussi d’ailleurs, grâce à la presse qui, à grand renfort d’approximations et de mensonges, a dépeint Pauline Dubuisson en jeune femme cruelle, froide, hystérique. Il faut dire qu’elle a tout pour être détestée : elle est jeune, belle, brillante, ambitieuse et, pire que tout, libre (un sacrilège pour une jeune femme à l’époque).

Certes Pauline est coupable, il n’y a aucun doute là-dessus. Mais ce meurtre n’est que la conséquence d’un parcours de vie pour le moins chaotique et initié par un père qui lui a donné une éducation singulière. Il lui a rabâché dès ses sept ans que la vie ne vaut la peine d’être vécue que si l’on est du côté des puissants, sans cela, le suicide est la seule option possible. Cette philosophie, il se l’applique à lui-même tout au long de la seconde guerre mondiale en frayant aux côtés des allemands. Ces accointances contribueront d’ailleurs à alimenter l’image d’une Pauline sulfureuse puisqu’elle a vécu ses premières histoires amoureuses avec des soldats allemands au grand jour dans les rues normandes, ce qu’on ne lui pardonnera jamais.

Dans ce livre, Philippe Jaenada se livre à une contre enquête scrupuleuse et particulièrement brillante. Aucun aspect de la vie de Pauline Dubuisson ne semble lui échapper. L’auteur se défend de toute objectivité, il prend clairement le parti de Pauline (et ils sont peu à l’avoir fait…) et déconstruit tous les arguments de l’accusation. Le récit pourrait être particulièrement plombant mais c’est sans compter le style unique de Jaenada qui distille ça et là quelques touches de sa vie personnelle, parfois carrément pathétiques, qui apportent un peu de légèreté voire des fous rires dans cette histoire bouleversante. On a envie de remercier l’auteur de redonner à cette femme l’humanité et la rédemption que la société de l’époque lui a refusé.

« Elle sait que ce n’est pas elle qu’on juge, mais une Pauline qu’on a fabriquée et qui se substitue à elle sous ses yeux, sans qu’elle puisse intervenir : pour tout le monde, c’est la vraie Pauline. »

La petite femelle, de Philippe Jaenada | Chez Points, 744 pages.

11 comments Add yours
  1. Dans La serpe, que j’ai adoré, jaenada continue sur cette lancée de contre enquête et d’ailleurs distille qq infos complémentaires sur Pauline du buisson.

    1. Effectivement, je l’ai lu il y a quelques mois et c’est justement La serpe qui m’a donné envie de lire La petite femelle, j’ai été très intriguée.

  2. Je vous ecris dans le noir de Seigle traite du meme sujet, il se met a la place de Pauline, j avais bcp aimé. Putain mais quelle vie, et quelle femme, pas soutenue, diffamee parce que femme libre!!

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