La neuvième heure | Alice McDermott

Si je n’ai pas l’habitude de me jeter sur les livres couronnés par des prix littéraires (Pulitzer mis à part), La neuvième heure d’Alice McDermott, prix Femina étranger l’année passée, m’attirait irrésistiblement. Nous sommes pourtant à mille lieues de mes lectures habituelles.

Nous voilà à Brooklyn, au début des années 1900. Ici, point encore de hipster, le quartier réunit une population d’immigrés qui pataugent dans la misère. Le récit commence fort. Un jeune homme, marié et bientôt père de famille, se suicide alors que sa femme est partie faire les courses, manquant de faire brûler tout un immeuble. La bien nommée Soeur Saint-Sauveur, membre de la communauté des Petites soeurs soignantes des pauvres, passe par-là par hasard. Elle décide de s’arrêter et finit par veiller la jeune veuve dont l’infortuné mari s’est privé d’une place au paradis. Finalement, c’est toute la communauté religieuse qui prendra sous son aile Annie et sa fille Sally.

Alice McDermott nous plonge alors dans le quotidien de cette communauté, alors qu’Annie est employée dans la buanderie du couvent. Ce qui frappe d’emblée, c’est l’absence des hommes. Normal pour un récit qui s’intéresse à des bonnes soeurs, me direz-vous. Sauf que, même parmi les laïcs auxquels les religieuses viennent en aide, les hommes ne sont pas là. Dans cette communauté composée essentiellement d’immigrants irlandais, les femmes enchaînent les grossesses et semblent livrées à elles-même. Les nonnes, elles, semblent porter à bout de bras ce petit monde à force de soins et de prières.

Des visages de femmes

Pendant ce temps, Sally grandit tranquillement dans la chaleur réconfortante du couvent. Un temps d’ailleurs, elle pense à rejoindre l’ordre. La jeune fille est le fil rouge du récit. Celui-ci débute alors qu’elle est encore dans le ventre de sa mère et s’achève avec une Sally vivant recluse dans sa chambre, assommée par une dépression chronique, une “mélancolie” comme on l’appelait poétiquement à l’époque, seul héritage de son père qu’elle croit toujours mort accidentellement.

Dans La neuvième heure, Alice McDermott braque tour à tour le projecteur sur un personnage : Sally, sa mère, une bonne soeur, le laitier… Chacun, à sa manière va apporter, grâce à son histoire personnelle, une pierre à l’édifice que construit lentement l’autrice. Chose surprenante, elle parvient à instiller dans ce livre un certain suspense qu’on ne s’attendrait pas à trouver dans un récit portant sur un tel sujet. Pourtant, les pages se tournent toutes seules et, après seulement quelques chapitres, nous sommes avides de connaître la suite de l’histoire.

Plus que la description d’une communauté religieuse, c’est surtout des visages de femmes qui sont ici dépeints. Qu’elles soient laïques, avides de plaisirs et de bonheur, ou religieuses, ayant fait don d’elles-mêmes pour aider les plus pauvres, elles sont toutes admirables à leur manière. La neuvième heure n’est pas qu’une belle histoire, il est aussi un hommage à toutes ces femmes.

“La folie avec laquelle la souffrance était distribuée dans le monde défiait toute logique. Rien n’était aussi mal réparti. Mauvaise fortune, mauvaise santé, mauvais moment. Des enfants innocents étaient touchés aussi souvent que des hommes malfaisants. Des jeunes mamans étaient fauchées, tandis que des vieilles grincheuses survivaient. Des vies agréables s’achevaient dans la confusion, le désespoir ou l’extrême désolation.”

La neuvième heure, d’Alice McDermott, traduit par Cécile Arnaud | Aux éditions Quai Voltaire, 288 pages.

Photo de Maria Teneva via Unsplash.

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