Je reste ici | Marco Balzano

C’est en regardant sur Netflix la série Curon (pas très bonne, soit dit en passant, et sans aucun rapport avec ce livre) que j’ai repensé à la couverture du livre Je reste ici, de Marco Balzano, sur lequel j’étais tombé il y a quelques mois en librairie. Comment, en effet, ne pas être interpelée par ce clocher qui sort des eaux et par le sentiment de désolation qui s’en dégage ?

Ce clocher, il se situe justement à Curon, une petite ville italienne située dans le Sud-Tyrol. C’est en visitant l’endroit et parce qu’il a été lui aussi frappé par cette vision presque surréaliste que Marco Balzano a décidé de lui consacrer un roman. Pour être tout à fait exacte, Je reste ici n’est pas à proprement parler l’histoire de ce lieu. Curon est plutôt le décor d’un récit purement fictionnel, le village et ce qui a conduit à son immersion constituant la toile du fond de la narration.

Celle-ci qui prend la forme d’un témoignage, la confession d’une mère, Trina, à sa fille disparue. Le récit débute dans les années 1920. Trina est alors une toute jeune fille. Elle vit à Curon, ancien territoire autrichien annexé par l’Italie à la suite de la Première Guerre mondiale. Parce que les habitants rejettent leur nouvelle nationalité et continuent de parler l’allemand, le gouvernement italien fasciste tente de les italianiser par la force. La langue allemande y est interdite et Trina, devenue institutrice, enseigne clandestinement dans sa langue natale, malgré la répression sévère des chemises noires.

Partir ou rester

Malgré tout, la vie suit son cours. Trina épouse un paysan, avec qui elle a deux enfants. En 1939, la population locale subit un nouveau déchirement. Un accord entre les régimes nazi et fasciste leur demande de choisir : rester chez eux et garder la nationalité italienne ou émigrer vers le Troisième Reich pour devenir allemands et retrouver leur langue natale. Trina et son époux restent, mais ce choix ne sera pas sans conséquences : ils vont perdre leur fille. C’est à elle que s’adresse Trina dans ce récit.

S’en suit la Seconde Guerre mondiale, la mobilisation des hommes qui vont combattre auprès des fascistes et la fuite dans les montagnes alentours. Un malheur n’arrivant jamais seul, le gouvernement italien décide de construire dans la région un immense barrage qui aura pour conséquence d’inonder, d’anéantir même, plusieurs villages, dont Curon.

Deux déchirements

Je reste ici est donc le récit des deux déchirements de Trina : la séparation d’avec sa fille, d’un côté, et, de l’autre, la perte de son village natal, de ses origines, de son identité. Car les deux sont intimement liés.

Ce roman est court (à peine 200 pages), mais il s’en dégage une force incroyable. Je suis d’ailleurs ressortie de cette lecture complètement bouleversée. Marco Balzano réussit en l’espace de quelques chapitres à nous conter l’histoire méconnue de cette province italienne tout en construisant un récit particulièrement poignant et emmené par des personnages féminins forts. Oui, ce livre est un bijou, à tous les égards.

« La seule façon d’aller de l’avant consiste sans doute à se transformer, à refuser l’immobilité. Certains jours, je le regrette, mais ça a toujours été comme ça. J’éprouve soudain le besoin de me débarrasser des choses. De les brûler, de les arracher, de les écarter. C’est ainsi, je le crois, que j’éloigne la folie. »

Je reste ici, de Marco Balzano, traduit par Nathalie Bauer | Aux éditions 10/18, 216 pages, 7,50 €.

Photo de Une : Patrick Baum via Unsplash.

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