Happycratie | Eva Illouz, Edgar Cabanas

Difficile de ne pas être attirée par cette couverture où trois petits soldats tout sourires marchent aux pas vers un lieu où on n’a pas tellement envie de les suivre. A vrai dire, j’attendais la sortie d’un livre comme Happycratie depuis un moment déjà, tant je suis fatiguée par cette injonction au bonheur qui gouverne de plus en plus notre société. C’est tout le propos de ce livre, justement sous-titré « Comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies ». Edgar Canabas, chercheur en psychologie, et Eva Illouz, sociologue, s’y livrent à une critique en bonne et due forme de la psychologie positive et de ses répercussions sur nos vies.

Mais c’est quoi au juste la psychologie positive ? Ce courant de la psychologie est né en 1998 de l’esprit de Martin Seligman, président de l’Association américaine de psychologie. Ou plutôt de l’esprit de sa fille de 5 ans qui un jour a décidé d’arrêter de se plaindre. Comme quoi parfois, il n’y a pas besoin d’aller chercher bien loin pour innover… Car là est le principe de la psychologie positive : se concentrer sur les bons côtés de la vie, voir ce qui va chez nous et dans notre environnement, plutôt que ce qui ne va pas, comme le fait la psychologie « traditionnelle ». Seligman a vécu sa conversion à la psychologie positive comme une renaissance, pour ne pas dire une apparition divine : « La psychologie positive m’a appelé exactement comme le Buisson ardent appela Moïse ». Oui, rien que ça.

Où est le mal à vouloir le bonheur, me demanderez-vous ? Nulle part, si tant est que le bonheur existe (ce que je ne crois pas. Le bonheur est à mon sens un absolu et comme tout absolu, il est par nature inatteignable, mais c’est un autre sujet). A vrai dire, le problème s’est posé à partir du moment où, aux côtés de la psychologie positive, une économie du bonheur s’est créée et il n’est pas uniquement question du marché du coaching et du développement personnel qui pèse des milliards. Car comme l’explique les auteurs de Happycratie, gouvernements et entreprises ont très vite flairé l’intérêt d’une société basée sur la recherche du bonheur.

Voilà donc comment les Etats et les employeurs ont commencé à mettre en place des indicateurs de bonheur, aidés en cela par des économistes (je suis sûre que vous avez déjà entendu parler de l’enquête sur le moral des ménages menée par l’Insee chaque année). Parallèlement, des sociétés ont commencé à décortiquer — plus ou moins légalement — nos publications sur les réseaux sociaux et nos recherches sur Google pour prendre la température de notre humeur. L’objectif : dénicher de nouvelles tendances, nous pousser à la consommation et même faire des prévisions électorales.

« Le bonheur est devenu un enjeu vital pour les entreprises et les politiques, qui veulent non seulement comprendre ce que ressentent les citoyens, la manière dont ils évaluent certains aspects de leur vie et de celle des autres, mais aussi influer sur ces sentiments, ces réactions et ces manières d’évaluer », lit-on dans Happycratie. Car un employé heureux est un employé qui ne se plaint pas et qui travaille plus. Un citoyen heureux est un citoyen qui consomme plus et qui se montre moins critique à l’égard des politiques publiques.

Pire, les économistes du bonheur se seraient attachés à démontrer que les revenus et les inégalités n’auraient qu’une influence minime sur le bonheur. Bien au contraire, les inégalités auraient un effet motivant et donneraient envie aux personnes les plus modestes de reproduire la réussite des gens aisés. Selon les auteurs, il s’agirait « de prôner des conditions de compétition équitables dans un système inégalitaire plutôt que de défendre l’idée d’une réduction des inégalités économiques ».

Les effets pervers de cette philosophie n’ont donc pas tardé à apparaître, au premier rang desquels l’individualisme : « la majorité des psychologues positifs affirment que plus une nation est individualiste, plus ses citoyens sont heureux », écrivent Eva Illouz et Edgar Cabanas en se fondant sur pléthores d’études de tenants de la psychologie positive. Les « scientifiques du bonheur » prônent aussi la résilience (entendue comme la capacité à se relever rapidement après une épreuve de la vie), particulièrement en entreprise. « Cette manière de placer la résilience en tête des priorités du salarié permet fort commodément de ne pas aborder des questions aussi nombreuses que délicates : les augmentations budgétaires, les augmentations salariales, la durée des congés, la reconnaissance sur le lieu de travail… ».

En gros, la psychologie positive fait peser sur les épaules du salarié la responsabilité de s’adapter aux problèmes structurels de son entreprise plutôt que d’enjoindre aux dirigeants de remédier à ces problèmes. Le principe est le même au niveau politique. Le citoyen qui se concentre sur son petit nombril serait moins enclin à s’intéresser à la hausse du taux de chômage, de la dette publique ou encore à la disparition des services publics…

Sur le plan purement individuel, le livre prévient : la psychologie positive s’adresse à des gens qui vont bien, qui ne souffrent d’aucun trouble de la santé mentale. Elle ne s’adresse qu’à des personnes qui veulent s’améliorer et atteindre un niveau de fonctionnement optimal dans tous les pans de leur vie. Pour les personnes qui vont mal, qui souffrent de dépression, d’anxiété etc., la psychologie positive peut s’avérer dangereuse. Selon les auteurs, « cette manière de toujours envisager le seul versant positif des choses conduit, en dépit des bonnes intentions qui y président, à une profonde incompréhension de ceux qui souffrent véritablement, à une profonde indifférence à leur égard, et conduit enfin à masquer cette incompréhension et cette indifférence ». D’autant que les émotions négatives sont aussi importantes pour notre santé mentale que les émotions positives est-il expliqué

Vous l’aurez compris, il y énormément à dire sur ce livre très dense mais accessible à tous. J’en suis ressortie convaincue par la thèse des deux auteurs, même si je dois avouer que je partageais déjà leur opinion avant. Si l’on devait critiquer cet ouvrage, on pourrait peut-être déplorer le manque de nuances. Les auteurs ne donnent la parole aux partisans de la psychologie positive que pour mieux démonter leurs théories.

Autre point négatif : la société ici critiquée est une société très américaine. Nous, Français, nous autorisons encore un peu à nous plaindre (cela nous vaut d’ailleurs une belle réputation de râleurs) mais pour combien de temps encore ? Malgré ces petits points négatifs, force est de constater que la démonstration d’Eva Illouz et d’Edgar Cabanas tient la route et se base sur une multitude d’études et de références.

Si le sujet vous intéresse, je vous invite à écouter l’épisode que l’émission Grand bien vous fasse, diffusée sur France Inter, a consacré au livre. Opposants et partisans de la psychologie positive échangent autour de ce sujet et c’est passionnant.

Happycratie, d’Eva Illouz et Edgar cabanas | Aux éditions Premier parralèle, 270 pages.

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