Fille, femme, autre | Bernardine Evaristo

« La littérature peut favoriser et exprimer notre humanité commune », écrivait récemment Bernardine Evaristo dans le Vogue britannique. D’humanité, c’est bien ce dont il est question dans Girl, Woman, Other (Fille, femmeautre, en français) un superbe roman polyphonique dans lequel l’autrice anglo-nigériane donne une voix aux femmes noires tout en questionnant nos sociétés patriarcales et racistes.

C’est peu de dire que cette lecture a résonné particulièrement en moi alors que le combat contre le racisme obtient enfin l’attention qu’il mérite depuis l’assassinat de Georges Floyd aux Etats-Unis. Ce livre, en plus de ses qualités littéraires incontestables (qui lui ont d’ailleurs valu le Booker Prize l’année dernière), m’a donné l’occasion de réfléchir à notre monde ainsi qu’à ma situation de femme blanche privilégiée.

Fille, femmeautre, est un roman choral où se succèdent tour à tour une douzaine de personnages, des femmes noires (ou non binaires) britanniques. Chaque chapitre est consacré à un personnage, à son histoire propre, à ses pensées, mais l’on comprend très vite que tous sont liés par une histoire et un vécu commun.

Amma, Dominique, Carole et les autres…

Il y a d’abord la flamboyante et sensuelle Amma qui ouvre le bal. Le récit débute juste avant la première de sa pièce de théâtre consacrée aux amazones, qui réunit pour la première fois sur une grande scène nationale des comédiennes exclusivement noires. La metteuse en scène revient sur son parcours semé d’embuches, car rien n’était gagné d’avance pour cette jeune femme noire, socialiste et lesbienne. Après elle, il y a Dominique, sa meilleure amie, tombée sous l’emprise d’une américaine, féministe extrémiste, qui refuse la compagnie des hommes, et dont elle parviendra à se détacher pour réussir aux Etats-Unis.

Il y a Carole aussi, une jeune fille issue d’un quartier défavorisé de Londres, violée à l’adolescence, qui fera preuve d’une résilience incroyable et déjouera tous les pronostics en devenant vice-présidente d’une banque de La City. Et il y a Megan, née fille mais devenue Morgan après avoir rejeté la binarité. C’est certainement le chapitre et le personnage le plus réussi. J’ai été littéralement prise aux tripes.

Trouver sa place

Toutes ces femmes viennent de milieux et de familles différentes, elles n’ont pas le même âge, certaines sont nées au XIXè siècle, d’autres sortent à peine de l’adolescence. Pourtant, leurs histoires résonnent à l’unisson, avec en filigrane cette question : comment trouver sa place dans une société raciste et patriarcale quand on est une femme ou qu’on ne correspond pas aux stéréotypes de genres et qu’on est racisée ?

Chaque personnage de Fille, femmeautre apporte, chacune à sa manière, à travers son expérience personnelle et ses réflexions, une réponse à cette question, une réponse nuancée et qui amène d’autres questions. Et de ces destins entremêlés, une chose ressort comme une évidence : la sororité, le pouvoir des femmes et tout ce qu’elles peuvent accomplir quand elles sont unies.

Un style audacieux

Et que dire du style de Bernardine Evaristo ? Déconcertant au départ car dépouillé de toute ponctuation. Un style à mi-chemin entre la poésie, le roman, le théâtre parfois. Un style en tout cas audacieux, qui insuffle au récit un dynamisme incroyable.

Je pense que ce roman et tous les personnages qui le constituent continueront à m’habiter très longtemps. Fille, femmeautre est un grand livre, qui porte un propos fort à travers une galerie de personnages particulièrement attachants et dotés de personnalités hors du commun.

« tu vois, Megan, j’ai vite appris comment les femmes sont discriminées, c’est pourquoi je suis devenue féministe après ma transition, une féministe intersectionnelle, parce que ce n’est pas seulement une question de genre mais aussi de race, de sexualité, de classe et d’autres choses que nous vivons la plupart du temps sans réfléchir ».

Girl, Woman, Other, de Bernardine Evaristo | Chez Black cat, 464 pages (traduction française à paraître aux éditions Globe le 2 septembre)

Photo de Une : Eye for Ebony, via Unsplash.

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