Femmes invisibles | Caroline Criado Perez

Beaucoup de choses ont été écrites sur la condition féminine depuis la vague #MeToo de l’automne 2017. Avec Femmes invisibles, la journaliste britannique Caroline Criado Perez apporte sa pierre à l’édifice avec un angle original et inédit : l’absence de données genrées, c’est-à-dire l’absence de données sur les femmes dans tous les aspects de leur vie et les conséquences (néfastes, vous l’aurez deviné) de cette absence pour elles. C’est passionnant (et révoltant, je vous préviens).

Caroline Criado Perez part d’un constat : le monde est masculin par défaut. Plus précisément, le monde est taillé sur-mesure pour un homme blanc, plutôt aisé et hétérosexuel. Les femmes, elles, sont une niche, une variante, pour ne pas dire un défaut de conception. Pourquoi ? Car les personnes qui sont aux manettes de la recherche médicale, de la conception de l’espace urbain, des nouvelles technologies et d’à peu près tout sont… des hommes blancs, plutôt aisés (voire carrément blindés) et hétérosexuels. Et ce, depuis des siècles et des siècles (amen). Tout au long de Femmes invisibles, la journaliste démontre, dans de nombreux domaines, non seulement qu’il y a bien un manque de données flagrant, mais qu’en plus, ce manque n’est pas sans conséquences – parfois carrément fatales – pour les femmes.

Exemple : saviez-vous que les femmes ont plus de risques de mourir d’une crise cardiaque, car elles présentent des symptômes que les hommes ne ressentent pas et que les médecins ignorent (faute de données et d’études sur ces données). Résultat : une femme qui fait une crise cardiaque a moins de chance d’être prise à temps et de survivre, car certains médecins sont incapables d’établir le bon diagnostic. Je ne vais sûrement pas vous étonner si je vous dis que, souvent, les maux physiques des femmes sont interprétés comme des problèmes psychologiques.

Des transports pensés pour les hommes

Caroline Criado Perez, Photo : Rachel Louise Brown

Et saviez-vous que l’organisation des transports publics est conçue sans tenir compte des besoins des femmes (qui les utilisent pourtant plus que les hommes) ? Je m’explique : les horaires des transports sont définis selon un système d’heures de pointe, ladite heure de pointe étant, forcément, l’heure à laquelle les gens (et particulièrement les hommes) vont bosser. Vous avez sûrement remarqué qu’il y a par exemple moins de bus en milieu de matinée ou en milieu d’après-midi, quand « tout le monde » est censé être au travail. Sauf que, comme le rappelle Caroline Criado Perez, les femmes portent sur leurs épaules la quasi-totalité des activités de soins, qu’il s’agisse des enfants ou des parents âgés. Et ces activités n’ont pas généralement pas lieu lors des heures de pointe. Il s’en suit que les femmes ont des problèmes pour se déplacer vu qu’on a tout simplement pas pensé à elles en établissant les horaires, et même les itinéraires (conçus en fonction des déplacements pour raison professionnelle).

Je ne vous détaillerai pas tous les sujets abordés dans Femmes invisibles, mais vous y apprendrez également que les gilets par balle ne sont pas conçus pour des corps de femmes, mettant ainsi en danger la vie des policières, tout comme les systèmes de sécurité des voitures (les mannequins utilisés lors des crash-test étant conçus sur la base de corps masculins).

Pourquoi les femmes ne peuvent-elles pas être comme les hommes ?

L’une des choses qui m’a particulièrement énervée, c’est d’apprendre que quand certaines politiques ou certains produits ne rencontrent pas d’effet positif sur les femmes, les décideurs demandent aux femmes de changer, de devenir un peu plus comme des hommes, plutôt que de remettre en cause leurs idées (forcément géniales).

Je citerai l’exemple d’un programme, qui partait d’une bonne intention, de cuisinières propres pour les pays en développement. Les femmes indiennes ou du Bangladesh sont en effet exposées à des matières extrêmement nocives lorsqu’elles cuisinent avec un simple feu de bois (et c’est souvent le cas). Sauf que ces cuisinières propres n’ont pas du tout été conçues avec les femmes, pour répondre à leurs besoins, celles-ci s’en sont donc détournées car elles leur demandaient un surplus de travail. Il a donc été proposé de dispenser des formations à ces femmes (qui ont autre chose à faire avec leurs journées de 15 heures de travaux domestiques et de cultures) plutôt que de repenser la conception des cuisinières…

Un propos passionnant et original

J’ai trouvé que Femmes invisibles est un essai particulièrement passionnant, qui porte un propos original. Et j’avoue que je n’avais jamais pensé à la condition féminine sous cette angle là.

J’ai toutefois un reproche à faire à la maison d’édition française qui a adapté ce livre (First, plutôt habituée des livres de développement personnel). Les notes sont regroupées en fin de livre, sans numéros (alors qu’il y en a dans la version originale du livre), donc impossible de retrouver telle ou telle étude dans la loooongue liste de références et d’adresses URL qui fait office de bibliographie. Selon moi, ce choix fait perdre au livre pas mal de sa crédibilité. Et c’est sans compter les fautes et les mots qui manquent… C’est vraiment dommage, quand on sait à quel point le propos du livre est essentiel.

« Lorsque nous excluons la moitié de l’humanité de la production des connaissances, nous passons à côté de renseignements qui peuvent être à l’origine de bouleversements. »

Pour lire un extrait, c’est par ici !

Femmes invisibles, de Caroline Criado Perez, traduit par Nicolas Dupin | First éditions, 400 pages, 20.95 €.

Image de une : Steinar EngelandUnsplash.

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