Eden springs | Laura Kasischke

Laura Kasischke excelle en tout. On la connaissait auteur de romans, de nouvelles, de poèmes, la voici maintenant qui s’essaie avec brio à un genre hybride, entre fiction et documentaire, dans cet Eden springs, paru en toute confidentialité au cours de l’été. Comme l’écrit Lola Lafon dans la postface du livre, « cela pourrait être un roman », mais ça ne l’est pas. Ou pas tout à fait.

Dans ce texte, que l’auteur qualifie en introduction de « recréation fictionnelle », Laura Kasischke s’intéresse à une communauté religieuse fondée au tout début du vingtième siècle dans son Michigan natal par un certain Benjamin Purnell. La Maison de David a compté à son apogée jusqu’à un millier de membres de toutes nationalités. Ce petit monde vivait en quasi autarcie dans l’attente du « second avènement », c’est à dire la vie éternelle après la fin du monde. Pour préserver leurs corps et leurs âmes, Purnell demandait à ses ouailles de ne pas se raser, de ne pas se couper les cheveux et de se vêtir de blanc. Le sexe et la viande étaient prohibés.

La Maison de David avait ses propres fermes, sa propre école et même son équipe de baseball qui est passée à la postérité en raison des longs cheveux et des barbes qu’arboraient ses joueurs. Les membres de la communauté avaient même construit une fête foraine (Eden springs) très réputée dans la région. Benjamin Purnell y voyait là un moyen de se prémunir de l’hostilité du voisinage : « si un jour leurs voisins ne voyaient plus d’un bon oeil de vivre à côté d’une secte, ils apprécieraient sûrement les promenades en buggy, le pop-corn au caramel, un endroit ombragé où boire une limonade tout en écoutant une grande fanfare, un petit train dans lequel traverser le parc ».

Derrière cette façade paradisiaque, la Maison de David n’était en réalité qu’une secte parmi d’autres. Benjamin Purnell avait un goût très prononcé pour les jeunes filles dont il usait et abusait. Un jour, l’une d’entre elle meurt dans des circonstances étranges. La communauté a essayé d’étouffer ce drame, en vain. L’attention des autorités a finalement été attirée et des poursuites ont été déclenchées, marquant la fin des beaux jours de la Maison de David.

L’équipe de baseball de la House of David

Dans ce récit, Laura Kasischke mêle documents d’archives et fiction pour nous conter la chute de la communauté. Comme dans tous ses précédents livres, elle décortique l’âme humaine et décrit sa noirceur avec habileté. Comme toujours, l’écriture est poétique mais simple, l’ambiance est onirique malgré le mal qui n’est jamais bien loin. Tout au long du texte, on ne sait jamais ce qui est vrai ni ce qui est faux.

Dans Eden springs, Kasischke continue à passer au microscope la société américaine et les violences qu’elle inflige aux femmes, mais cette fois sous un prisme différent. Les victimes prennent ici la forme de jeunes filles toutes de blanc vêtues, éblouies par un homme beau et charismatique qui leur promettait le paradis mais leur a fait vivre l’enfer. Au final, on ne regrette qu’une chose quand on referme ce livre : qu’il ne compte pas quelques centaines de pages supplémentaires tant le sujet est fascinant.

« Il a le teint clair, rose et blanc, les yeux bleus et limpides. Son attitude est douce et bien élevée. Ses fidèles boivent avec avidité chaque parole qui sort de sa bouche et croient dur comme fer qu’il leur a été envoyé pour diriger le monde. »

Eden springs, de Laura Kasischke | Editions Page à page, 171 pages.

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