Dirty week-end | Helen Zahavi

Judicieuse décision de la part des éditions Libretto que de rééditer cette année Dirty week-end de Helen Zahavi ! Publié initialement en 1991 dans une Angleterre encore très conservatrice (l’ère Thatcher vient de prendre fin), ce livre aborde un thème tabou, 26 ans avant #MeToo : les rapports de domination. Dirty week-end a d’ailleurs fait l’objet à l’époque d’une demande d’interdiction de la Chambre des Lords pour cause d’immoralisme. C’est le dernier livre à avoir fait l’objet d’une telle procédure.

Lorsque j’ai débuté cette lecture, je m’attendais donc à être confrontée à une histoire d’une violence insoutenable, un peu à la American Psycho si vous voyez ce que je veux dire. Eh bien que nenni ! L’immoralité de ce livre ne tient qu’à une chose : le fait qu’ici, une femme prend les armes pour se venger des hommes qui la violentent. La littérature et le cinéma regorgent en effet d’histoires d’hommes tuant, violant, harcelant des femmes. L’inverse est plus rare.

J’en viens donc à Dirty week-end. Helen Zahavi nous raconte l’histoire de Bella. La jeune femme vit à Brighton, dans un appartement situé en sous-sol où la lumière peine à passer. Bella c’est un peu n’importe laquelle d’entre nous. Elle vit sa vie, en toute discrétion. Mais un soir, elle réalise que son voisin d’en face l’espionne. Tous les jours, il la scrute depuis sa fenêtre. Bella n’ose même plus ouvrir ses rideaux ou allumer la lumière. Très vite, c’est l’escalade : les coups de fil commencent, puis il la suit, la menace. L’homme n’a rien du stéréotype du violeur, c’est un garçon bien sous tous rapports, du genre qui “fait honneur à sa maman”.

Mais Bella en a marre. La violence des hommes, elle la subit depuis toujours. Cette fois, c’est décidé, elle ne se laissera plus faire. Une nuit, elle s’introduit chez son harceleur et le tue. C’est la révélation, Bella n’a plus peur. La jeune femme auparavant effrayée se transforme alors en tueuse en série d’hommes abusifs, les autres peuvent vivre en paix. Jusque-là transparente face aux hommes qui l’attaquent, le personnage de Bella se met à occuper tout l’espace, prend confiance, une confiance toute masculine.

Une femme justicière

Certains disent que, dans ce livre, Helen Zahavi grossit les traits. Pour ma part, je ne l’écrirai pas. Ces hommes et ces violences existent vraiment. Ce qui est fantasmé ici, c’est ce personnage de femme justicière dont on peine à imaginer qu’il pourrait vraiment exister.

À travers cette histoire, c’est tout un système que Helen Zahavi critique, celui de la culture du viol. Cette société où les femmes craignent de sortir tard en jupe ou en talons, parce que s’il leur arrive quelque chose, elles l’auront bien cherché ces cochonnes. Cette société où on est obligé d’envoyer un message à l’amie avec qui on était pour lui dire que c’est bon, on est rentrée saine et sauve. Cette société où on s’efface, où on n’ose pas dire non.

Nulle violence insoutenable, donc, dans ce livre. Juste la description d’une réalité réglée, ici, par un pur fantasme. Le tout est porté par une écriture originale. L’autrice implique son lecteur, elle l’apostrophe. Si la violence ne m’a pas semblé évidente, c’est aussi parce que le récit est teinté d’humour. Pas facile pourtant de rire de ça.

Dirty week-end est une lecture nécessaire, qui ravira les insoumises, agacera les autres et qui, peut-être, poussera certains lecteurs à se remettre en question.

“Ce que Bella désire, c’est ce qu’elle ne peut avoir. Ce qu’elle désire, ce sont des fenêtres ouvertes les nuits d’été. Des promenades solitaires au bord de l’eau. Sans la crainte de la panne sur l’autoroute. Sans la peur du noir. Sans la terreur des bandes. Sans réflexions dans les rues. Sans attouchements furtifs dans le métro. Ne plus être obligée de flatter leur égo par peur du poing en pleine figure, du nez cassé, du sang et de la morve qui coulent de sa bouche. Bella est née libre et partout elle est enchaînée.”

Dirty week-end, de Helen Zahavi, traduit par Jean Esch | Éditions Libretto, 224 pages.

Photo de Sofia Sforza via Unsplash.

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