Dévorer les ténèbres | Richard Lloyd Parry

En commençant Dévorer les ténèbres, de Richard Lloyd Parry, je m’attendais à un livre de true crime comme je les aime : le récit d’une enquête judiciaire classique, avec rappel des faits puis récit de l’enquête et du procès qui s’en est suivi. J’y ai finalement trouvé beaucoup plus que ça.

Commençons par les faits. Lucie Blackman a la petite vingtaine lorsqu’elle décide de quitter l’Angleterre avec une amie, au printemps de l’année 2000, pour passer quelques mois à Tokyo. La jeune femme est endettée, elle espère se renflouer en devenant hôtesse dans un bar de Roppongi, un quartier « chaud » de Tokyo. Là-bas, rien ne se passe comme prévu. Lucie n’arrive pas à se faire à la vie japonaise, et encore moins à son métier. Quelques semaines après son arrivée, la jeune femme disparaît après avoir passé l’après-midi avec un client. De cet homme, personne ne sait rien, Lucie a disparu sans laisser de traces.

Très vite, son entourage s’inquiète. Son père et sa soeur arrivent à Tokyo quelques jours plus tard pour comprendre ce qui a pu se passer. D’autant que la police japonaise n’a pas l’air très intéressée par la disparition de cette étrangère, qui travaillait illégalement dans un bar à hôtesses, où de jeunes occidentales sont payées pour divertir (chastement) les hommes japonais. C’étant sans compter la pugnacité de Tim Blackman, le père de Lucie, qui va très vite se tourner vers les médias et forcer la justice japonaise à se mettre en branle.

Une affaire terriblement banale ?

Malgré ça, l’enquête patauge. Les techniques de la police japonaise, peu habituée à ce genre d’affaires, sont inadaptées et les enquêteurs peinent à s’intéresser à cette jeune femme à la moralité qu’ils estiment douteuse. Au bout de quelques mois, un suspect est finalement arrêté. Les preuves sont accablantes mais l’homme, un riche Japonais d’origine coréenne, n’avouera jamais.

A première vue, l’affaire Lucie Blackman peut sembler terriblement banale : une jeune femme qui disparaît du jour au lendemain, des proches inquiets, une enquête qui n’avance pas. Mais Richard Lloyd Parry y a vu autre chose. Le journaliste britannique, correspondant du Times à Tokyo, se passionne rapidement pour l’affaire et fini même pas développer ce qui se rapproche d’une obsession. Il enquête, auprès des autorités, auprès des proches, de la famille de Lucie, avec qui il va développer des liens privilégiés.

Une affaire révélatrice

Cette affaire a en effet tout pour passionner. Surtout, elle est révélatrice de certains pans de la société japonaise, que l’auteur nous expose et nous explique dans Dévorer les ténèbres. L’ouvrage est l’occasion de lever le voile sur les nuits tokyoïtes, sur les rapports des Japonais aux étrangers (et aux étrangères, surtout), sur leur relation au sexe (qui souffre d’énormément de préjugés racistes et, en fin de compte, très éloignés de la réalité). Richard Lloyd Parry se livre également à une critique en règle du système judiciaire japonais où les droits de la défense sont réduits presque à néant.

Et en filigrane, il y a la famille de Lucie. Une famille dysfonctionnelle où les deux parents, séparés, se déchirent, quitte à laisser leurs enfants en miettes. La personnalité du père de Lucie est assez fascinante. L’homme ne revêtira jamais les traits du père éploré, ceux qu’on s’attend à retrouver chez un père qui a perdu sa fille. Sa force de caractère (ou son opportunisme, c’est selon) lui vaudra d’ailleurs les critiques des médias et la méfiance de l’opinion britannique.

Une lecture qui laisse des traces

En fin de compte, Dévorer les ténèbres est également l’occasion de se rappeler qu’on ne connaît jamais vraiment ses proches, que rien ni personne n’est jamais tout noir ou tout blanc. Il rappelle aussi, à travers les portraits des parents et des frères et soeurs de Lucie, que la mort violente d’une personne laisse des traces indélébiles sur tout son entourage.

Dévorer les ténèbres est donc un livre puissant, qui ne s’arrête pas à un simple travail journalistique. Cette lecture laisse des traces (chez moi, en tout cas). Non pas parce que le livre est effrayant et qu’il relate une affaire hors du commun, mais parce qu’il propose une plongée dans l’âme humaine, une restitution à laquelle on ne peut s’empêcher de s’identifier.

« L’idée qu’un criminel se montre fourbe, obstiné et menteur et qu’avoir affaire à ce genre d’individu était précisément le rôle de la police ne venait quasiment jamais à l’esprit des enquêteurs. Ils n’étaient pas incompétents, ils ne manquaient pas d’imagination, ils n’étaient ni paresseux ni complaisants – ils étaient simplement victimes d’un coup de malchance totalement inattendu : sur un million de criminels au Japon, il y en avait un de malhonnête, et c’est sur celui-ci qu’ils étaient tombés. »

Dévorer les ténèbres, de Richard Lloyd Parry, traduit par Paul Simon Bouffartigue | Chez Sonatine, 528 pages, 23 €.

Photo de Une : Hakan Nural via Unsplash.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.