Des hommes justes | Ivan Jablonka

C’est une entreprise audacieuse à laquelle s’est livré Ivan Jablonka dans Des hommes justes. Sous-titré Du patriarcat aux nouvelles masculinités, l’ouvrage entend proposer une « morale du masculin » (rien de moins) pour aboutir à une société basée sur ce qu’il appelle « la justice de genre ».

Difficile de ne pas se sentir mal à l’aise en tant que féministe devant un ouvrage tel que celui-ci. On peut en effet très vite être tentée de taxer un homme qui s’empare de ce sujet d’opportuniste ou de moralisateur. Tentation d’autant plus grande qu’ici, l’auteur se positionne expressément sous l’angle de la morale. Mais ce n’est pas la première fois que Jablonka s’intéresse aux hommes et à la violence qu’ils exercent sur les femmes. C’est justement ce sujet qu’il abordait dans Laëtita ou la fin des hommes, le récit, à travers l’histoire de Laëtitia Perrais, 18 ans, assassinée en 2011, d’un monde « où les femmes se font harceler, frapper, violer, tuer ».

Venons en au livre. Avant de dérouler cette fameuse morale du masculin, Ivan Jablonka s’attache à dresser une histoire du patriarcat et de la domestication de la femme qu’il fait remonter jusqu’au néolithique. Cette partie historique est, à mon sens, la plus intéressante du livre, rappelons d’ailleurs qu’Ivan Jablonka est historien. Les plus néophytes prendront conscience que l’on vient de loin et que le chemin à parcourir est encore très long.

Les failles du masculin

Les choses se gâtent dans la deuxième partie, quand l’auteur détaille les avancées obtenues en matière de droit des femmes. On réalise alors qu’Ivan Jablonka est un grand optimiste car c’est une vision très positive de l’histoire qu’il avance ici. Une vision où le travail et le progrès social émanciperaient les femmes, où l’égalité apparaît comme une conclusion inéluctable. Pourtant, l’actualité et les menaces incessantes qui pèsent constamment sur les droits des femmes ne cessent de nous rappeler le contraire.

Vient ensuite une partie sur « les failles du masculin », une critique en règle de la masculinité toxique. L’auteur fait ici appel à tous les arguments masculinistes en faveur d’une prétendue crise de la masculinité : échec scolaire, taux de suicide, crise économique, tout y passe. Cette partie a toutefois le mérite de mettre en lumière ces hommes qui ne s’inscrivent pas dans le modèle masculin et viril classique (pour Jablonka : « le minable, le Juif, le Noir et l’homosexuel »). Elle rappelle également que les hommes sont eux aussi victimes de la masculinité toxique (qu’ils répercutent en dernier lieu sur les femmes, rappelons-le).

Des hommes justes se clôture sur une dernière partie consacrée à la justice de genre, inventaire de choses à mettre en oeuvre pour aboutir à une société plus juste : laisser les femmes arriver aux postes de pouvoir, lutter contre la pauvreté, repenser les relations sexuelles et les rapports de séduction, etc. Plein de belles idées qui n’ont toutefois rien de bien révolutionnaire.

Une invitation au changement

Je ne sais pas exactement ce qu’est ce livre. Un essai de sciences humaines ? Un livre de philosophie ? Une prescription morale ? Une chose est sûre, Des hommes juste est un grand fourre-tout, une sorte de Condition féminine pour les nuls, défaut majeur qui, à mon sens, dessert le propos de l’auteur. On se perd entre cette histoire de la domination à travers les âges, ce récit des avancées féministes de par le monde qui laisse de côté de grandes autrices pourtant indispensables, comme Judith Butler ou Bell Hooks. À vouloir se montrer trop universel, on finit parfois par en oublier l’essentiel. Certaines problématiques sont ainsi laissées de côté, l’intersectionnalité par exemple.

Avec cet ouvrage, Ivan Jablonka veut « sortir de l’alternative entre le sursaut masculiniste, un peu ridicule, et l’énergie militante, un peu illusoire ». Malheureusement, entre le masculinisme et le militantisme, il n’y a qu’un vulgaire statu quo. Une société où les choses ne changent pas, où les hommes continuent, consciemment ou non, à toucher leur « dividende patriarcal », et où l’on écrit des livres qui n’atteindront même pas ceux à qui ils s’adressent : les hommes.

Je salue néanmoins l’ambition de ce livre et l’invitation au changement – sincère, assurément – qu’Ivan Jablonka adresse à ses homologues. Des hommes juste n’est pas parfait, loin de là, mais il a le mérite d’exister et préfigure selon moi des avancées ultérieures. Qui aurait cru, il y a encore quelque temps, que des hommes en viendraient à remettre en question ce qu’ils sont et à réfléchir à des alternatives au patriarcat ? Pas moi en tout cas.

« Ce n’est plus aux femmes de se remettre en cause, de se torturer sur leurs choix de vie, de se justifier à tout instant, de s’épuiser à concilier travail, maternité, vie de famille et loisirs. C’est aux hommes de rattraper leur retard sur la marche du monde. A eux de s’interroger sur le masculin, sans souscrire à la mythologie du héros des temps modernes qui mérite une médaille parce qu’il a programmé le lave-linge. »

Des hommes justes, d’Ivan Jablonka | Editions du Seuil, 448 pages

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