Les argonautes | Maggie Nelson

C’est toujours très désagréable d’avoir le sentiment d’être passée complètement à côté d’un livre. D’autant plus si ce livre a été écrit par une auteure qui vous avait fait forte impression. C’est pourtant ce qu’il m’est arrivé avec Les Argonautes de Maggie Nelson. Sur la quatrième de couverture, on nous annonce que ce livre, « c’est d’abord une histoire d’amour ». C’est vrai, Nelson nous raconte l’histoire de son couple, que certains jugeront des plus singuliers puisqu’elle s’est mariée en 2008 avec Harry, né Wendy. Harry n’est ni homme, ni femme, c’est « un spécial, un deux pour un ». Leur histoire est celle d’un couple classique : deux êtres qui s’aiment, se désirent, se marient et fondent une famille.

C’est là qu’est la singularité du livre : Maggie Nelson nous parle de son couple au travers de deux transformations corporelles, la sienne puisqu’elle est enceinte, et celle de Harry, qui décide de changer de sexe. L’idée est brillante et tout l’intérêt du récit réside ici. On suit le cheminement de l’un et de l’autre pour essayer de s’approprier ce corps et de conserver, ou bien de se construire, son identité. Le récit est parsemé de références aux penseurs qui ont inspiré et influencé Maggie Nelson, parmi lesquels Judith Butler, l’une des premières à avoir questionné le genre, ou encore Gilles Deleuze et Rolland Barthes. Là encore, l’idée est brillante.

Si vous me suivez, vous devez être en train de vous demander pourquoi j’ai le sentiment d’être passé à côté de ce livre vu que je n’en dis que du bien. Eh bien la plupart des critiques crient au génie, parlent d’une réflexion passionnante, d’une révélation. Si je trouve que l’idée de départ est excellente, je n’ai rien ressenti de tout ça. Sans doute à cause du ton employé par Maggie Nelson qui m’a complètement laissée de marbre. On ressent beaucoup de rancoeur, d’aigreur dans ce récit. On a la désagréable sensation qu’il n’y a pas d’autre moyen que d’opposer homosexualité et « hétéronormativité ». Ce ton, à mon sens, ne sert pas la cause. Le sujet est sensible et il nécessite force pédagogie. Pédagogie qu’on était en droit d’attendre de la part de quelqu’un comme Maggie Nelson (je précise qu’elle enseigne dans une université américaine). Je ne me prononcerai pas sur ses réflexions sur la maternité, je ne me sens que très peu concernée par le sujet. Disons juste qu’elle n’a pas changé mon point de vue, pas plus qu’elle ne m’a invitée à la réflexion.

Bien au contraire, ce livre ne parlera qu’aux personnes averties, qui s’intéresse déjà à ces sujets et qui se font forgée une opinion : la sienne. Il n’aidera pas les autres à changer d’avis. Le style sans filtre, voire carrément très cru (et totalement inutile à mon sens : était-il bien nécessaire, par exemple, de comparer accouchement et fist-fucking ?), ne fera que braquer ceux pour qui l’homosexualité est une déviance. L’écriture n’est pas belle, on est très loin d’Une partie rouge où chaque phrase sonnait juste. Au final, on a la sensation d’un grand déballage de savoir, saupoudré d’une bonne dose d’aigreur et de quelques pincées de « tu m’encules ». Rien de bien agréable, donc.

Vous l’aurez compris, je suis très déçue. J’attends toujours ce grand livre sur le genre qui permettra d’éclairer les esprits. Je pensais l’avoir trouvé avec Les argonautes, je me suis trompée.

« Je me sentirai jamais libre comme toi, je me sentirai jamais chez mi dans le monde, je me sentirai jamais chez moi dans ma peau. C’est comme ça, et ce sera toujours comme ça ». (Harry à Maggie)

Les argonautes, de Maggie Nelson | Aux éditions du sous-sol, 234 pages.

Crédit photo : Fred W. McDarrah/Getty Images.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. Apprenez comment vos données de commentaires sont traitées.